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" I kissed the life and I like it "

Je crois que je suis né le pouce levé et le bras tendu. Bientôt dix ans que ma vie ne se résume plus qu'à un mot écrit au feutre indélébile sur une pancarte en carton. "Metz". 4 lettres supportent la raison de vivre d'un homme qui a passé l'âge d'exister. Ne me demandez pas qui je suis, je pense que j'ai même oublié mon nom. Il ne sert à rien quand on a plus de chèque où le marquer. Je passe de voitures en voitures, d'un monde à l'autre en un crissement de pneus. Ces tranches de vie dont je fais partie, le temps d'une ou deux villes, constituent mon passé. Souvent des écorchés de la vie qui me prennent par besoin de parler. J'écoute. L'homme qui confesse ses tromperies, la première ride naissante. La femme en quête de tout ce qu'elle ne pourra jamais avoir. La grand-mère à l'aube de sa mort qui se recueille sur ses regrets. Et puis l'enfant sur la banquète arrière qui rêve de grandes aventures à la Superman. Je les ais tous vu ouvrir leurs plaies cachées sous des mensonges, ou dévoiler l'espoir d'avenir qu'ils entretiennent au creux des mains. Ils m'ont parfois demandé de soulever mes pansements à mon tour. Mais mes blessures à moi sont bien trop profondes. Elles se sont infectées et on contaminés mon cœur. Ce n'est pas beau à voir, un cœur qui s'est suicidé. Alors je hoche la tête. Ils n'insistent jamais. Mes yeux doivent refléter toutes ces douleurs muettes que je planque habilement derrière mes vêtements rapiécés et ma barbe de vieux sage. J'ai enfilé un costume trop grand pour moi, je crois. Je m'y noierais à force d'essayer de vivre en apnée, le souffle retenu dans le capuchon de mon feutre. Je vois les paysages défiler, de la tour Eiffel aux branches de genévriers, je capture tout ce que je ne vis pas. Tout ce que le temps m'a volé. Je construis un monde de souvenirs, une esquisse de rire en guise de soleil, et un spider-man en plastique comme super héros. Je m'accroche à cette pancarte ridicule qui a épongé trop de fois les larmes de mon espérance. Je pense encore que j'y arriverais un jour. Si je ne meurs pas demain. Là, je suis en route pour Aube, dans une antique coccinelle rouge qui fait un horrible bruit de ferraille à chaque coup d'accélérateur. Le conducteur est un vieux paysan qui parle le patois et qui tient absolument à prendre les petits sentiers de terres battus. Il dit que les autoroutes c'est le chemin des aveugles. Que quand on a des yeux, mieux vaut voir la rivière clapoter plutôt que les pilonnes électriques. Son air bougon cache le sourire de l'homme qui aime le bon vin. " Le vin, et le fromage de chèvre, y'a que ça de vrai ! " Rire. Il est tard, le champ des cigales me berce, et mes paupières se referment sur un champ de coton qui me semble chimérique. A mon réveil, un pont. Je me frotte les yeux en baillant. Je l'ai déjà vu, ce pont-là. Il enjambe la Moselle, et garde l'église. Je me retourne vers mon chauffeur. "Oh, mes vaches, elles peuvent attendre vous savez..." J'ouvre la portière, je sors. Il descend avec moi. Je pleurs de joie. 10 ans que j'attends de venir ici, et c'est une coccinelle rouge datant de l'avant-guerre qui m'y conduit. Quel pied ! Je l'embrasse, il ne peut s'empêcher de râler pour masquer sa gêne "Vous piquez, et puis, je dois rentrer moi maintenant..." Mon sourire béat parle pour moi. Je dois avoir l'air d'un idiot, un gosse qui rentre dans un magasin de jouets. Il me tend 50€. J'hésite à les prendre, après tout, j'ai vécut avec une bout de carton en guise de bagage pendant tant d'années. Non, j'ai survécut. La vie commence ici. J'accepte les billets, je le remercie mille fois. Ou peut-être mille-et-une. Il hausse les épaules, me regarde durement et m'ordonne "Et ne prenez jamais l'autoroute, compris ?" Je rigole. "Compris." Le bruit du moteur qui tousse. Silence. Je rentre dans un restaurant très cher où les tables sont remplis par des hommes en costumes cravates. Le serveur me regarde bizarrement. Je tiens encore l'argent dans ma main droite, je la remue légèrement. Il le voit et me fait un sourire forcé d'homme prétentieux aux chaussures bourrées d'arrogance. Il m'installe a une table avec vue sur le fleuve, et mon pont est devant moi. Je remarque que ma pancarte est tombé, que le fil s'est fendu.
"Monsieur, vous désirez ?"
"Du vin rouge et du fromage de chèvre s'il vous plait."
"Autre chose ?"
"Oui."

"Un spider-man en plastique."

1 commentaires:

Quentin a dit…

encore un super texte =) j'aime beaucoup ta façon d'écrire ! t'as beaucoup de talent =) Plus que moi ^^ je t'envie ^^