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" One of the Boys "

Une pluie torrentielle s'est abattue sur nous. Rampant dans la boue, notre chef nous hurle d'avancer sous les fils tendus au-dessus de nous. Bien dressés, nous obéissons. C'est notre métier, d'obéir. J'ai le visage maculé de terre, et les cheveux dégoulinant d'une eau noirâtre. Mon corps tout entier me supplie d'arrêter, crispé par la douleur et les courbatures, mais mon esprit de soldat m'ordonne le contraire. Alors, et comme à chaque fois, je m'oblige à continuer le parcours. Bientôt 5 ans que je me lève aux aurores pour faire des exercices qui mettent au défis ma résistance physique. Ici, si tu réfléchis t'es mort. " Penser te déconcentre, aimer te rend faible, avoir peur te ralentit ! " m'a crié un matin le lieutenant. Ce jour-là, j'ai su que je n'avais pas ma place ici. Mais c'était trop tard.
Je me suis engagé à un tournant de ma vie où tout me semblait flou et indistinct, où le moindre choix était pour moi un supplice. J'étais prisonnier de cette indécision qui me bouffait, de ce grand vide autour de moi qui semblait m'attirer comme un aimant. Je n'arrivais plus à vivre, c'était devenu trop compliqué. Je ne savais plus qui j'étais, et remettait tout en cause. Un enfant de 20 ans qui ouvre les yeux pour la première fois et qui a peur de ce qu'il voit. L'armée était pour moi une échappatoire. On te dit, tu fais. C'était dans mes capacités. J'étais docile, et encore prit dans les filées de l'innocence. Les trous ne me permettaient d'apercevoir que des bribes de la vie, et ces morceaux-là, j'en voulais pas. J'ai été naïf de croire que vivre comme un robot pré-programmé me conviendrait. Tout enfant grandit un jour, et a soif de liberté, a faim de paysages et d'espaces. Et c'est précisément ce dont te prive l'armée. Je me sens emprisonné dans cet uniforme bariolé. J'ai appris à le détester, croyez-moi.
- SALVI TU FOUS QUOI ? DEUX TOURS !
Soupir. Je n'arrive plus à ne pas penser. C'est plus fort que moi, j'essaye de faire le point en espérant que ça m'aidera à trouver une solution. Je commence à courir, la pluie me martèle le visage, le bruit résonne en moi comme un appel. Inconsciemment, je replonge dans mes souvenirs. Un tour de plus.

J'avais obtenu une permission de deux jours. "Cadeau de noël" nous avait dit notre chef. Je ne savais pas où aller, en dehors du camp militaire, je ne connaissais rien. J'avais parcouru la ville en me délectant de tout. Les vitrines éclairées à la tombée de la nuit, l'odeur des gaufres brûlantes, le gout des chichis achetés sur la place, les sourires qui barraient le visage des enfants sur les genoux du père noël, et cette étrange sensation de bonheur qui flottait dans l'air. 24 décembre, les retardataires faisaient leurs achats de dernières minutes, un œil anxieux fixé à leur montre, et les vendeurs affichaient une mine satisfaite. Je m’arrêtais devant une petite boutique au coin d'une ruelle mal éclairée qui avait attiré mon attention. Ce n'était pas tant ses guirlandes multicolores que ses étalages de livres qui m’avaient frappé. C'était ce grand panneau "Librairie". Au bout de combien de temps oublie-t-on la forme des lettres ? Petit j'adorais lire. Mais maintenant ? La neige commençait à tomber, une voix m'interpella :
" Rentrez vite monsieur, vous allez vous gelez jusqu'aux os !"
C'était le propriétaire de la boutique. Un homme d'une trentaine d'années avec des yeux bleus et un sourire franc. Je le trouvais beau.
" Monsieur, répéta-t-il, vous devenez bleu !" Il riait.
Je rentrais en le remerciant timidement. Il ferma la porte pour éviter que la pièce ne se refroidisse, et m'installa dans un fauteuil.
" Allons bon, que fait un homme tout seul devant une librairie la veille de noël ? "
" Heu...pour tout vous dire, je suis en permission, je n'ai que deux jours et pas de famille à qui rendre visite. J'essaye de voir le plus de choses possible. Les permissions, c'est le seul outil qu'on nous offre pour nous construire des souvenirs. Et personnellement, je suis en manque de ciment. " J'essayais de rire, mais le cœur n'y était pas.
" Un café peut-être ? " me proposa-t-il avec douceur.
J'acceptais de bonne grâce. J'étais frigorifié.
J'ai passé la nuit avec lui, à parler littérature et évasion. J'aimais ce mot "évasion", il a la beauté de l'inaccessible, l'attrait de ce qu'on ne peut pas avoir. Parfois, je m'égarais et lui confiait mes regrets. Il écoutait avec attention et semblait compatir à mon mal. J'avais le cœur au bord des lèvres qui vomissait tout ce que j'avais ravalé pendant 5 ans, et lui épongeait tout mes maux en un simple regard qui m'incitait à poursuivre. L'ambiance intimiste qui avait prit place dans ce décor de montagnes de livres me faisait me sentir étrangement bien. Sa présence me rassurait.
Je crois que je tombais amoureux.
Moi, le preux soldat de l'armée à qui on avait rabâché inlassablement ces soi-disant principes préétablis sur la virilité masculine pendant 5 ans, j'étais en train de devenir gay. Et c'était la meilleure chose qui ne soit jamais arrivée à ma vie.

Retour à la réalité. Inconsciemment, je m’étais rapproché des grilles. Pendant mon retour dans le passé, la grêle avait remplacé la pluie, faisant l'effet de balles de plombs brutalisant ma peau. La douleur musculaire devient insupportable, et mes poumons me brulent atrocement. Il n'y a personne dans la cour. Les autres avaient du rentrer après l'entraînement. Je suis seul en face de ce portail. Une ombre se dessine entre les barreaux, je m'approche d'un peu plus près.
" Qui êtes vous ? " criais-je pour couvrir le bruit des grêlons.
" C'est moi. "
Deux yeux bleus et un sourire franc.

"Merde, je crois bien que je suis faible. "

1 commentaires:

Quentin a dit…

toujours aussi bien :) c'est marrant car tu passes par toutes les personnes : jeunes - vieux - soldats - amant...

toujours autant d'imagination bravo ^_^