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" Je rêve réalité. "

Je m'accroche à sa main comme s’il s'agissait de ma vie. Le vent fait valser ses cheveux et la fraicheur lui rosie les joues. Elle m'adresse un sourire timide, et j'essaye de le lui rendre. Mais je suis certain qu'il est vide, qu'il n'y a pas cette gaieté que je retrouve dans le plis de ses lèvres, ni la tendresse de ses pommettes. Les remords me mangent trop. La culpabilité m'étouffe, me fait suffoquer à chaque pas passé à ses côtés. " Tu n'as pas le droit d'être heureux, Franck. Pas de cette façon. " Et je sais qu'elle sait. Elle sait que je ne serais jamais bien, pas tant que je n'aurais fait un choix. Elle devine ce qui va se passer, qu'elle va me perdre parce que je suis le résultat de principes qui ont dictés ma vie 30 ans durant, et qu'il est trop tard pour m'en détacher. Les gens droits comme moi doivent suivre les lignes pré-tracées de la société. J'ai appris à accepter que je ne serais jamais plus qu'un pion. Il y a des hommes qui passent leur vie à défier les règles, à les enfreindre, en quête d'une liberté de choix et d'existence. Mais moi, moi, je suis trop lâche. Ou fatigué.
Je me suis toujours sentit fatigué, je dois être né avec des cernes et ce poids sur le cœur qui l'a toujours contraint à ne pas battre trop fort. Cette main dans la mienne, c'est la mince victoire de ma vie. C 'est tout ce que j'ai gagné, et c'est aussi tout ce que je vais perdre. Je suis tombé amoureux sans m'en rendre compte. Je suis tombé beaucoup de fois dans ma vie, mais jamais de cette manière. C'est une chute qui fait du bien, et plus la plaie s'infecte, plus tu te sens léger. J'ai aimé ça, et j'ai voulu rester par terre avec elle.
" Franck, il commence à faire nuit, tu devrais rentrer." Sa voix s'est éteinte.
Que ça me fait mal de lui imposer ça. Elle mérite mieux. Elle mérite une relation pleine, un amour à temps complet. Au lieu de ça, elle se tape les horaires aléatoires d'un homme indécis.
" Non, je reste avec toi. "
Son regard s'illumine. Ce sera la première fois qu'on passera la nuit ensemble.
" Tu es certain, que... "
" Je reste. " répétai-je.
Je suis cruel. J'alimente ses espoirs avec la promesse d'une nuit, tout en sachant que rien ne durera. Je devrais arrêter là, lui dire merci, l'embrasser pour la dernière fois, et arrêter de satisfaire cette envie égoïste de la garder près de moi. Quand je la quitterai, je lui brulerais le cœur. Et plus je le lui remplis de bûches, plus le brasier durera longtemps. Je ne suis qu'un salop. Un salop amoureux.
" Et si nous allions dans le parc ? " me proposa-t-elle.
" D'accord, je te suis. "
Elle s'agrippa à mon bras et commença à courir.
" Eeeh ! "
" On a qu'une nuit, je ne veux pas la gaspiller à marcher ! "
Oui, ne gaspillons rien. Ne laissons pas une seule miette d'amour pour les canards.
" Le parc ferme Elodie... "
" Et alors ? Tu ne sais pas faire la courte-échelle ? " Elle riait. Si, bien-sûr, la courte-échelle. J'ai l'impression de retourner à mes années de lycée, où j'avais encore des envies de révolution secrètes. Bravons les interdits... Ensemble, tout est possible comme dirait l'autre.
Nous sautons par dessus la grille et atterrissons dans les buissons. On rit comme des gosses. C'est pour ça qu'on a jamais fait l'amour ensemble. C'est pas ce qu'on veut. On veut de l'amour sans sexe, un truc enfantin qui nous collerait à la peau comme un déguisement trop petit. Du bonheur en concentré, de l'innocence en flacon. A 40 ans, je suppose que c'est beaucoup demandé...
On s'installe sur un banc, et la neige commence à tomber en flocons sur nos épaules.
" Regarde Franck, c'est notre noël en avance ! "
Elle s'approche de moi et caresse mes lèvres. Sa main glisse le long de ma joue, et sa bouche effleure la mienne. Elodie est peut-être mon péché, mon erreur, ma bavure, mais quoi qu'elle soit, elle est à moi.
" Tu vas partir, n'est-ce pas ? "
Ce n'est qu'un murmure à peine audible et pourtant j'ai l'impression qu'elle vient de crier toute sa douleur.
" Oui... "
Le flacon vient de se briser. Un mot, et tout part en fumée.
" Alors, enlace-moi. "
Ce n'est ni un ordre, ni une proposition. C'est une supplication. Je la prends dans mes bras, le plus tendrement possible, et je sens déjà qu'à l'intérieur, tout est en flamme.
Je crois que je vais tout avouer à Sophie. Je serais seul, mais j'aurais vécu ce que je pensais inaccessible. J'aurais regardé l'amour en face. Et je l'aurais trouvé beau.

J'entends la neige s'abattre sur le toit en tambourinant contre les tuiles. Assise sur le lit, j'attends. J'ai passé ma nuit à attendre, et je sais que je l'ai perdu. C'est trop tard, il s'est sûrement déjà imprégné d'elle, gouté à sa peau, et oublié la douceur de la mienne. Il y a eut trop d'absences, je n'aurais plus droit qu'à des excuses et des prétextes inventés dans la voiture lorsqu'il rentrera de chez elle maintenant. Parce qu'il faut bien se le dire, il rentrera. Le cul entre deux chaises ce n’est pas confortable mais ça assure un certain réconfort. Il doit se dire que si l'une le quitte, il aura toujours l'autre dans laquelle se consoler. Et à choisir, il préfèrerait garder la dernière, elle est plus jeune. C'est un truc éphémère, mais tellement bon à consommer, ça, la nouveauté. " Arrête Sophie, tu te fais du mal toute seule, là. Arrête, il te bousillera bien assez tôt. " Et si c'était déjà fait ? Si la véritable douleur figurait dans ce vide à côté de moi ? Si chaque seconde passée sans lui faisait plus de dégâts qu'un seul de ses mots ? " Alors, il faut le quitter, Sophie. " " Mais je l'aime... " " Et lui ? Tu crois qu'il t'aime ? Il est en train de coucher avec une autre, là. " Aïe. " Réagis, Sophie. Tire lui cette chaise, et regarde-le tomber par terre. " Le dos bien droit, je me résous à réfléchir à ce que je lui dirais lorsqu'il rentrera. Le bruit des clefs dans la serrure raisonne jusque sous ces draps froids de solitude. Non, pas déjà... Je l'entends poser son manteau et s'approcher de la chambre. Je ferme les yeux.


" Bonjour, je m'appelle Elodie. "

1 commentaires:

Quentin a dit…

j'ai bien aimé ce texte mais j'ai pas trop compris la fin : bonjour je m'appelle Elodie.
C'est la fille avec qui le gars était ? =s