09:35

" La victoire des avides. "

- La vérité ? Tu veux la vérité Nathan ? La vérité c'est que j'en crève ! Que depuis que t'es là, j'arrive plus à respirer, que chacun de tes mots m'étouffe, et que le simple fait de te regarder m'horripile ! La vérité c'est que nous ne serons jamais bien ensemble ! Tes parents ont beau y passer toute leur fortune, l'amour ça s'achète pas. Tu couches avec moi, tu te montres à mon bras, on partage le même appartement, mais ça s'arrête là. Je ne t'aimerais jamais. Jamais. Seul le fric me retient de partir, là, tout de suite, et de te laisser dans ta solitude merdique. La voilà, ta vérité.
Elle venait à peine de me balancer ça dessus, que déjà j'anticipais ce que j'allais faire. J'allais partir & prendre ma solitude avec moi. Ça non plus, elle ne le comblerait pas de toute manière. Elle avait raison, l'amour ne s'achète pas. Mes parents m'ont juste offert une pute améliorée. Longue durée. Je regardais ses joues s'empourprer de rouge, plus par colère que par honte. Je détaillais son visage angélique, crispé dans un rictus haineux. Il lui déformait les traits, lui donnant l'air d'une furie. Malgré tout, sa beauté restait indéniable. Ses yeux d'un vert étincelant, sa cascade de cheveux bruns légèrement ondulés, sa bouche pleine, et son petit nez droit...tout chez elle m'avait fait craquer. Littéralement. J'avais été comme coupé en deux. La première partie toujours ébahie, niaise, devant Lola. L'autre me hurlant de partir, de laisser cette peste dépravée à ses rues. Malheureusement, les parties n'étaient pas égales, et je me contentais de ce que j'avais. C'est à dire presque rien. Une fille magnifique pour me soulager la nuit. Une beauté volatile que je ne pouvais posséder que lorsque le jour tombait, et qui donc, aurait put tout aussi bien être moche. Je n'avais rien. Et elle me méprisait.
Je ramassais mon blouson, mon sac, y sortit un porte-monnaie que je vidais sur la table. Plus que nécessaire. Tant pis. Je la regardais une dernière fois dans les yeux. La pitié & la haine avait cédé place à un sentiment plus subtile : la surprise.
- Qu'est-ce que tu fais ?
Après quelques secondes silencieuses à me regarder m'exécuter, elle avait réussit à lâcher quelque chose. Je ne pris pas la peine de m'étendre sur le sujet.
- Je m'en vais. Je me casse. Je me tire. Tout ce que tu veux. Mais je ne reste pas une seconde de plus avec toi. C'est bien ce que tu voulais, non ?
Pure rhétorique. Bien-sûr qu'elle le voulait, elle devait juste être déçue de n'avoir pas put récolter un peu plus. Elle s'avança avec réticence vers la table, examina les billets qui s'y étaient entassés. D'abord en ne faisant que les regarder, puis, n'en pouvant plus, elle se rua dessus et commença à les compter. Je soupirais & retenu un gémissement. Comment avais-je bien put m'abaisser à...ça ? J'ouvris la porte, la franchit, ne la referma pas cependant.
Une fois dehors, je pris une grande inspiration. J'allais héler un taxi lorsque je me rappelai que je n'avais plus un euro sur moi. Je marcherai. L'air pur me ferait du bien.
Alors que je longeais les trottoirs encombrés, je me surpris à détailler les gens. Et c'est au moment où je scrutais un petit garçon qui se traînait dans la neige en rigolant que je compris que la Vie était là. Sur l'asphalte, au milieu des caniveaux. Noyée dans la pollution, la véritable existence se trouvait en plein Paris. Juste entre les lèvres pincées des vieilles mamies du 17ème arrondissement, et les bottes enneigées de ces gamins. Il n'y avait rien de plus à voir, ou à chercher. Tout avait déjà été trouvé. Et elle avait raison, Lola. Les euros ne valaient rien. La valeur des choses était enfouie au cœur des villes. Et la jeunesse ne se perdait pas, non, elle se cachait. Toutes ces soirées, ces faux-semblant, tous ces mensonges, c'était juste le monde qui ne savait plus comment se voiler la face. C'était triste à dire, mais l'évolution s'était arrêtée il y a quelques centaines d'années. Depuis, on régressait.
Tout d'un coup, perdu dans mes pensées trop profondes, je m'en voulais. Je m'en voulais de n'avoir jamais regardé du bon œil. Je m'en voulais de n'avoir pas su distinguer le bonheur là où il était : dans chacun de nous. Non pas que nous faisions notre propre bonheur, mais que lorsque l'on savait trouver la bonne personne, lorsque notre cœur battait plus vite, lorsque l'on oubliait jusqu'à notre nom, lorsque nos lèvres frémissaient dans l'attente du plaisir, & lorsqu'enfin, ce plaisir arrivait & que tout autour de nous s'épaississait, se fondait, disparaissait, alors ce bonheur se déclenchait. Notre âme avait besoin d'une émotion très forte pour commencer à ressentir normalement. Et en attendant ce déclencheur, elle était en "stand-by", le minimum pour pouvoir vivre, pas assez cependant pour savoir vivre. Je m'en voulais de ne m'en rendre compte que maintenant, & d'avoir gâcher tout ce temps à vouloir accélérer les choses, pensant qu'avoir une belle fille aurait suffit à devenir quelqu'un. En réalité, je n'étais rien. Je n'avais rien. Même ce couple de mendiant était plus.
- Vous vous êtes perdu ?
Une voix grave, un peu rauque venait de m'interpeller. Je mis quelques secondes à réagir.
- Je... non. Non, enfaîte, je viens juste de me trouver.
Il me regarda comme si j'étais fou, haussa les épaules, & passa son chemin. Un brave homme, sans nul doute.
Je me remis à marcher, me sentant tout d'un coup plus léger. Comme si je venais de découvrir la plus belle des réalité, comme si toute ma vie n'avait attendu que ce moment là pour avoir un sens. Je passai devant une tirette. M'y arrêtait pour retirer de quoi remplir mon portefeuille. L'argent avait toujours été ma plus belle carte. Avec, je rentrais où je voulais, je faisais ce que je voulais, j'avais qui je voulais. Mon allié, ma facilité. C'est fou le nombre de chose que l'on pouvait faire avec quelques liasses de billets de plus que les autres. Mais sans. Sans, j'étais n'importe qui. J'étais perdu, vide. Je perdais toute contenance. Mon orgueil, ma confiance, ne tenait qu'en chiffres. Ce chéquier était ma plus grande force, mais aussi ma pire faiblesse.
Tandis que j'établissais des conclusions peu amènes sur moi-même, j'entrais dans un bar. Je commandai un cocktail au hasard. J'étais là plus pour l'ambiance que pour la boisson. Le barman me sourit, et lança :
- Hey les gars, ce bonhomme là y prend n'importe quoi. Vous lui conseillerez quoi, vous ?
Je pris alors conscience des différents visages qui, à présent, me regardaient avec attention. Deux se tenaient sur ma gauche, accoudés au comptoir. L'un était
plutôt maigrelet, avec des yeux bleu/gris doux, et une mine plutôt maussade. L'autre, au contraire, était assez costaud, le nez déjà bien rouge, et souriant franchement. Un peu plus loin, à une table, trois hommes et une femme avaient interrompu leur discutions pour écouter le barman. De là où j'étais, je n'apercevais que la jeune femme, rousse, le visage constellé de taches de rousseurs. Un sourire timide et un regard noisette lui donnait un air enfantin, craquant.
- Pourquoi pas une bonne vodka pure ? finit par répondre le costaud.
L'homme aux yeux bleu répliqua :
- Rooh, la ferme Steve, déjà qu'à jeun tu dis des conneries, alors bourré...
Puis, il se tourna vers moi :
- Enchanté, je m'appelle Alexandre.
Il me tendit une main que je pris avec plaisir.
- Moi c'est Nathan.
De sa table, la jeune femme osa un : "Eléanor !" chaleureux.
- Blonde ou brune ?
- De quoi ?
- La bière, me précisa le barman, blonde ou brune ?
- Ah...Peu importe.
Tout d'un coup, mon regard fut attiré par la télévision. Une jolie brune parlait avec excitation aux journalistes :
" Oui, je vous dis ! Tout ces billets ! Une semaine que je le supportais, mais ça valait la peine, regardez ! "
Elle brandissait fièrement tout un tas de billets de 50.
" Cette nouvelle forme de prostitution risquerait bien de rapporter gros, conclut le journaliste, car oui, on peut aisément dire qu'il s'agit là de la prostitution. Être payé pour donner l'image d'avoir une petite amie, & n'en tirer là que les plaisirs physiques..."
Le son se baissa, et je n'entendis pas la fin de la phrase.
- Pff, je me demande bien quel crétin pourrait avoir eu l'idée de ce genre de bêtises déclara un des trois hommes que je ne voyais pas.
- Je n'avais jamais remarqué que Lola avait un grain de beauté au dessus du sourcil droit lâchais-je à voix haute.
Tout les regards se tournèrent vers moi.
- Vous la connaissez ?
La connaissais-je ? Ma propre remarque me fit sursauter. Si c'était bien Lola, alors ce type, et cet argent dont ils parlaient...c'était moi.
- Heu, pas vraiment, on était ensemble au Lycée mentis-je.
Je me dépêchai de finir ma bière, régla le tout et m'enfuis aussi rapidement que possible.
Alors c'était bien ça. Lola n'avait pas eu une once d'amour pour moi. Aussi cruelle que la nouvelle fût, ce n'était pas elle qui me décontenança le plus. Je n'avais aucun regret. Je n'éprouvais pas de remords, je ne me sentais pas coupable. J'aurais dû me haïr, je n'étais qu'un beau salop, en fin de compte. Mais non. J'étais juste blessé dans mon égo. Mis à part cette vexation, j'étais même plutôt content de moi. Tout cet argent avait été dépensé dans le seul but de satisfaire mes désirs. Interdits. Ça avait été une réussite. Bien que la légèreté que j'avais éprouvé quelques heures plus tôt eut disparut, je souriais de satisfaction. Cette femme avait été à mon service. Bien-sûr, ce n'était pas une relation saine, ce que j'avais fait était un acte ignoble en nombre de points, mais ce n'était pas pire que ce qu'elle avait fait elle.
Le ciel se teintait de rose et la neige prenait des couleurs argentées. Tout d'un coup, ma vision du monde changea. En 24heures, deux vérités oppressantes et totalement opposées m'étaient apparues. La première avait été comme une bouffée d'oxygène. La deuxième, celle que je venais tout juste d'avoir et dont je ne prenais pas encore totalement conscience, me pesait, me comprimait les poumons, et réduisait mon cœur en miette. C'était un peu comme passer du blanc au noir, de la lumière aux ténèbres. C'était dur, et mal. Mais je me sentais si puissant, d'un coup. Avoir eu un aperçut de ce que quelques billets avaient put provoqués me donnait des envies de pouvoir. De plus. Des projets & des possibilités insoupçonnés semblaient s'ouvrir à moi. Et tout ce qui m'entourait, tout ce bonheur simple, vrai, pur, ne m'attirait plus du tout. Je trouvais ça futile, presque dérangeant. Comme si l'idée même qu'une vie puisse valoir, dans le sens second du terme, valoir émotionnellement, me répugnait. Peut-être parce qu'une telle vie m'était inaccessible. Je le savais, désormais. La seule valeur qui rythmerait la mienne se trouvait être tristement matérielle. Je ramassai une boule de neige et la lançait avec fureur contre une vitrine d'un magasin de jouets. Un taxi passa, je l'arrêtai.
Montant dedans, j'essayais de mesurer l'ampleur des dégâts. Qu'étais-je donc en train de faire ? J'essayais de vivre. La voilà, la réponse. Je vivais. Lorsque la seule chose que l'on a à donner est l'unique que l'on peut perdre, que devons-nous faire ? Lutter pour essayer de devenir quelqu'un d'autre, ou se contenter de ce que l'existence nous a légué ? Le chauffeur freina.
- Vous êtes arrivé monsieur.
Je le remerciai d'un hochement de tête et lui tendit une somme trop élevée pour qu'il ne la refuse. Je descendis, prenant garde de ne pas aller trop vite de peur que quelque chose en moi ne lâche. Je me sentais tellement mal...fragile, tout d'un coup. J'étais partagé, tiraillé entre deux camps. Mon esprit ressemblait à un vaste champ de bataille où la totalité des combattants auraient péris. Ne restaient plus que les corps, les silhouettes entassés de toutes ces idées qui gisaient en moi. Céder à la facilité ou combattre l'imbattable ?
Soudain, je la vis. Et tout doute disparut. La solution, le choix, m'apparut si clairement alors que je me demandais comment il en avait put être autrement.
- Nathan ? haleta-t-elle, surprise.
- Lola.
Cette fois-ci, elle avait bien honte.
- Je...je suis désolée. J'avais besoin d'être repérée, je ne peux plus vivre ici, et tout...tout cet argent, cette mascarade, c'était quelque chose de bien pour les médias. Je n'ai pas mentis, essaya-t-elle de se justifier. J'ai dit la vérité, juste la vérité.
Elle chuchotait presque, à présent.
- Je sais répondis-je. Je ne suis pas venue pour te damner. Aujourd'hui, j'ai ressentis tellement d'émotions contradictoires que j'ai faillit m'y perdre. Lorsque je suis partie, ce matin, j'ai su que ma vie n'avait pas de sens, j'ai su que le bonheur, la vérité, appelle ça comme tu le souhaites, n'était pas dans ces billets que je te donnais. J'ai su qu'il fallait trouver autre chose, avancer autrement. J'ai compris que rien ne remplacerait la sincérité d'un sourire, ou la passion amoureuse d'un baiser. Puis, après t'avoir vu dans ce journal télévisé, j'ai été envahi par un sentiment de puissance absolue. Savoir que tu avais pu m'appartenir, en façade du moins, rien qu'en te payant, a été pour moi une révélation. Tu imagines tout ce que je pourrais faire ? Tout ce que je pourrais avoir, si seulement je le désirais ? Je pourrais combler tes désirs, et peut-être qu'un jour tu m'aimeras... Seulement, à présent, je sais que je ne mérite pas la vie que j'ai découverte, je sais que je suis destiné à moins bien que ça. Je sais que je peux devenir le roi de la superficialité, des faux-semblants, que je peux m'acheter une vie de rêve, à défaut de me la construire. Je n'ai pas de regrets quant à ce que je t'ai fait, Lola, car je sais que tout deux, nous ne serons jamais que ça. Que des miroirs de luxure et de richesse. Je veux que tu reviennes. Je veux que tu fasses semblant jusqu'à la fin. Je te veux à côté de moi, ne serait-ce que pour avoir quelqu'un. Je te paierais. Plus qu'avant, même. Mais je te veux.

Oui, lorsque la seule chose que l'on a à donner est l'unique que l'on peut perdre, et si cette chose là n'est autre que l'argent...


Q
ue devons-nous faire ?

1 commentaires:

Cookie a dit…

Magnifique comme toujours. Je me perds dans tes mots. Tes écrits sont merveilleux et on ne peut que les aimer. J'aimerai avoir ton talent.

Je t'aime Kirikette <2